Comparaisons internationales : Comment les politiques éducatives sont devenues des vecteurs de puissance
Ces déséquilibres ne se jouent pas seulement entre États : au sein d’un même pays, coexistent établissements d’excellence et zones durablement délaissées, illustrant une géopolitique interne des inégalités éducatives (notamment aux Etats-Unis où c’est les états qui mènent les politiques éducatives).
Moussy rappelle aussi que l’éducation est devenue un enjeu de pouvoir à part entière : former des élites économiques, techniques ou administratives, c’est peser sur le développement et la capacité d’innovation d’un pays. L’UNSA Éducation le souligne à travers son engagement au sein du Comité syndical francophone de l’éducation et de la formation (CSFEF), qui insiste sur l’accès effectif à une éducation de qualité comme condition de la vitalité démocratique dans l’espace francophone. Un lien vers l’appel lancé à la dernière réunion du bureau du CSFEF en mai 2026 ici. Cette approche met en lumière l’ambivalence de l’éducation : promesse d’émancipation, mais aussi facteur potentiel de frustration lorsqu’elle ne tient pas ses promesses d’égalité réelle.
Évaluations, classements et uniformisation des politiques éducatives
Un des apports centraux du livre tient à l’analyse des comparaisons internationales, qui participent à une uniformisation des politiques éducatives. Les grandes enquêtes standardisées, comme PISA pour l’OCDE ou PASEC pour l’espace francophone, structurent désormais le débat public : ce qui est mesuré devient ce qui compte. Moussy montre comment ces évaluations influencent les réformes nationales et les finalités mêmes de l’école, en privilégiant certains apprentissages quantifiables au détriment d’objectifs plus larges d’émancipation, de citoyenneté ou de réduction des inégalités.
Cette critique rejoint les analyses portées par l’UNSA Éducation et le SE-Unsa sur les évaluations standardisées : elles deviennent problématiques dès lors qu’elles sont obligatoires, massives et pilotent le travail enseignant. Un éclairage ici avec une étude de ce qui se passe aux Etats-Unis sur ce sujet.
Le livre de Moussy permet de situer cette critique syndicale dans un cadre plus large : celui d’une compétition internationale qui impose un modèle éducatif largement occidental, parfois conditionnant l’aide au développement à la mise en œuvre de standards importés. Les stratégies de retrait de certains pays (comme le Kirghizistan quittant PISA) ou de participation sélective (la Chine ne présentant que certaines régions) illustrent bien les enjeux de puissance qui se jouent derrière ces dispositifs.
Moussy étend cette réflexion aux classements universitaires : à travers les palmarès internationaux, les universités sont incitées à se restructurer, fusionner, se concentrer pour mieux figurer dans la compétition mondiale. La création d’universités comme Paris-Saclay ou PSL, en France, répond à cette logique, au risque d’invisibiliser d’autres formes de prestige académique moins facilement quantifiables.
De la dépendance éducative au vecteur de puissance mondiale
Enfin, Géopolitique de l’éducation insiste sur la dimension de puissance, à la fois « hard » et « soft », de l’éducation. Former des élites scientifiques, techniques ou nucléaires, comme en Iran, peut devenir un enjeu de sécurité internationale au point que des universitaires soient directement ciblés. À l’autre extrémité du spectre, la capacité d’un pays à attirer des étudiants étrangers, à diffuser sa langue et sa culture via des réseaux d’établissements à l’étranger ou des instituts culturels, relève d’un soft power assumé : lycées français du réseau AEFE, universités étrangères implantées dans les pays du Golfe, ou encore offensive éducative et numérique de la Chine avec les « nouvelles routes de la soie ». Ainsi, des solutions numériques chinoises sont déployées dans les écoles de Zambie tandis que les élites administratives égyptiennes sont formées dans le cadre de modules proposés par Pekin.
Cette géopolitique de l’éducation se traduit aussi par des formes de dépendance éducative : lorsque des systèmes reposent largement sur l’aide extérieure, la moindre inflexion géopolitique (retrait d’un bailleur, changement de priorité) peut fragiliser brutalement l’offre scolaire. Moussy évoque ainsi l’impact de la réduction de certaines aides au développement sur des pays dont l’école était largement financée par ces dispositifs. Par exemple la suppression de l’agence USAID en février 2025 qui a fragilisé les systèmes éducatifs de 20 pays, notamment en Afrique. Les syndicats, comme l’UNSA Éducation à travers le CSFEF, alertent régulièrement sur ces vulnérabilités et sur les risques liés à la marchandisation de l’éducation et à la privatisation rampante des systèmes, notamment via les partenariats public-privé et les solutions numériques clé en main. A retrouver ici, par exemple, dans une tribune publiée le mois dernier sur le site Mediapart par le bureau du CSFEF.
Le livre montre enfin que l’éducation est devenue un enjeu direct de conflits : les établissements scolaires et universitaires sont pris pour cibles en Ukraine (notre article ici), à Gaza (à lire ici sur notre site) ou ailleurs, rappelant que l’école n’est plus un espace neutre et protégé. Loin de se limiter à un diagnostic technique, Moussy plaide pour une véritable géopolitique de l’éducation, capable de garantir l’accès de toutes et tous à une éducation de qualité et de préparer les sociétés aux conflits présents et à venir qui la traversent.

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