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Masculinisme : ce que l’École doit apprendre à voir

Un élève refuse de pratiquer une activité sportive avec des filles, un autre reprend les propos misogynes d’un influenceur, certains parlent de "red pill", de "mâles sigma" ou tournent en dérision le consentement… Sexisme ordinaire, provocation adolescente, codes des réseaux sociaux ou imprégnation masculiniste ?

Encore faut-il connaitre le phénomène pour pouvoir se poser la question. Le rapport du Sénat publié en juin 2026 décrit une adhésion aux codes masculinistes qui « n’a plus rien de marginale », notamment chez les plus jeunes, et une véritable « socialisation idéologique à bas bruit ». Ces discours ne restent plus cantonnés à quelques communautés identifiables : ils se diffusent dans la culture numérique ordinaire, par les vidéos courtes, les mèmes, l’humour, la séduction ou le développement personnel. Pour l’École, l’enjeu est donc de savoir repérer sans surinterpréter, prévenir et accompagner.

Des signes qui peuvent passer sous les radars

Les masculinismes recouvrent des courants divers et parfois contradictoires, avec des références communes : victimisation des hommes, rejet du féminisme, réaffirmation de rôles de genre hiérarchisés et valorisation d’une masculinité dominante. Le rapport du Sénat décrit l’évolution d’une « manosphère » relativement identifiable vers une « néo-manosphère » beaucoup plus diffuse, où ces représentations se mêlent à des contenus banals de culture populaire.

Les travaux de Samuel Tanner, professeur à l’École de criminologie de l’Université de Montréal, spécialiste notamment de la désinformation et de la radicalisation en ligne, et de François Gillardin, doctorant en criminologie travaillant sur la désinformation, la propagande et les discours de haine, permettent de comprendre concrètement cette diffusion sur TikTok. Dans leur analyse de vidéos autour de la figure du « mâle sigma », ils identifient un continuum allant du désintérêt affiché pour les femmes à leur rejet, leur humiliation puis, plus rarement, à la haine explicite. L’humour, les mèmes, la musique et des personnages populaires comme Patrick Bateman d’American Psycho servent de langage commun et peuvent transformer ces représentations en véritable « prêt-à-penser ». Les contenus problématiques ne se présentent donc pas forcément comme des discours militants : ils peuvent être drôles, esthétiques, familiers et faciles à reproduire.

Cette vigilance ne concerne pas seulement les garçons. Du côté des filles, les « tradwives » valorisent un retour aux rôles traditionnels, avec une femme centrée sur le foyer et soumise à l’autorité du mari. On assiste aussi à l’essor de « coachs en féminité », moins frontalement idéologiques, qui diffusent entre contenus beauté, bien-être ou séduction une conception essentialiste : aux hommes l’action, le contrôle et la production, aux femmes l’émotion, la réception et l’inspiration. Certaines peuvent constituer une passerelle vers l’univers des tradwives. Les liens de ces courants avec les mouvements réactionnaires, la spiritualité new-age et l’extrême droite sont documentés (voir cet autre article concernant spécifiquement les liens avec l’extrême droite).

Dans les établissements, les signaux peuvent donc être très variés : des refus de mixité en EPS, une condamnation très ferme de l’homosexualité ou une fascination pour la violence, l’autorité et le virilisme peuvent alerter. Le rapport du Sénat repère aussi certaines trajectoires préoccupantes avec de l’isolement social, des humiliations sentimentales, du harcèlement scolaire, un sentiment de déclassement ou des difficultés familiales. Il ne s’agit évidemment pas d’en faire un profil type, ni d’étiqueter un élève « masculiniste » à partir d’un propos ou d’une vidéo, mais de savoir reconnaitre des évolutions, des références et un faisceau de signaux.

Former les personnels change réellement le regard

L’académie de Versailles a été la première à expérimenter une sensibilisation institutionnelle sur le sujet, avec deux webinaires principalement destinés aux personnels de direction. Après ces apports sur le lexique, l’univers masculiniste et les pratiques numériques, des situations jusque-là mal identifiées ont été reconnues dans les établissements et les signalements ont augmenté. Une formule résume bien l’enjeu : « Comment, en effet, dans les classes, signaler ce qu’on ignore ? »

Cette initiative mérite d’être saluée, elle gagnerait à être renouvelée dans une version largement ouverte aux personnels qui côtoient quotidiennement les élèves : enseignantes et enseignants, CPE, personnels de vie scolaire, PsyEN, personnels sociaux et de santé, personnels d’inspection… Il ne s’agit pas d’apprendre à voir du masculinisme partout, mais de disposer d’une culture commune permettant de comprendre ce que l’on observe et d’apporter une réponse adaptée.

Prévenir plutôt que seulement réagir

Repérer est indispensable, mais ne peut constituer à lui seul une politique de prévention. Le rapport du Sénat fait de l’Evars un pilier de cette prévention, recommande d’intégrer à l’éducation aux médias une compréhension critique des algorithmes, des discours des influenceurs et du fonctionnement des plateformes, et insiste sur la nécessité d’accompagner aussi les familles.

C’est essentiel car, comme le montrent Tanner et Gillardin, le numérique n’est pas un espace séparé de la vie des jeunes : les mécanismes de recommandation, d’imitation et de réplication participent à la diffusion de modèles de relations entre les genres. Il ne suffit donc pas de dire à un adolescent que ses propos sont inacceptables. Il faut travailler l’égalité, le consentement, les représentations de la masculinité et de la féminité, mais aussi apprendre à décrypter ce que les plateformes donnent à voir et pourquoi.

L’École a un rôle majeur à jouer, à condition de donner aux équipes du temps, des ressources et des personnels formés. Prévenir, c’est aussi proposer aux enfants et aux jeunes d’autres expériences de l’égalité et de la mixité, plutôt que laisser les influenceurs et les algorithmes définir seuls les modèles auxquels ils peuvent s’identifier.

Une vigilance à généraliser

Le Sénat recommande la mise en place d’un plan national de formation consacré à la compréhension, au repérage et à la prévention des trajectoires masculinistes, ainsi qu’une politique plus large de prévention associant professionnels, familles et associations.
L’UNSA-Éducation demande que cette recommandation soit pleinement mise en œuvre et que l’ensemble des personnels disposent des connaissances, des outils et du temps nécessaires pour intervenir sans banaliser ni surinterpréter, protéger les élèves qui subissent ces discours et accompagner celles et ceux qui peuvent se laisser happer par eux. Face à un phénomène aussi mouvant, la vigilance ne peut reposer sur les seules connaissances ou initiatives individuelles.

Pour aller plus loin

Quelques mots pour s’y retrouver 

  • Manosphère : ensemble mouvant de communautés et contenus en ligne centrés sur une vision masculiniste des rapports entre les femmes et les hommes.
  • Néo-manosphère : formes plus diffuses du masculinisme, intégrées à des contenus ordinaires de divertissement, sport, séduction, développement personnel ou culture numérique. Le rapport du Sénat insiste sur cette évolution vers des formes moins immédiatement identifiables.
  • Red pill : référence à Matrix devenue, dans la manosphère, la métaphore d’une prétendue « prise de conscience » selon laquelle les hommes seraient dominés ou trompés par les femmes et le féminisme.
  • Incel : « involuntary celibate », célibataire involontaire. Certaines communautés incels développent une vision extrêmement hostile des femmes et comptent parmi les courants les plus radicalisés de la manosphère.
  • Mâle alpha / mâle sigma : modèles hiérarchisés de masculinité. Le « sigma » est présenté comme indépendant, discipliné, performant et détaché des femmes. Tanner et Gillardin montrent comment cette figure sert sur TikTok à diffuser des attitudes allant du désintérêt à l’humiliation et parfois à la haine.
  • Looksmaxxing : recherche d’une optimisation maximale de l’apparence physique, souvent inscrite dans une logique de compétition et de « valeur » sur le marché amoureux.
  • Body count : nombre de partenaires sexuels attribués à une personne, terme souvent utilisé pour juger différemment les comportements sexuels des femmes et des hommes.
  • Tradwife : contraction de « traditional wife », femme valorisant un modèle conjugal traditionnel fondé sur des rôles de genre fortement différenciés, parfois jusqu’à la soumission revendiquée à l’autorité masculine.

Ces termes évoluent rapidement et leur utilisation ne suffit évidemment pas, à elle seule, à caractériser une adhésion masculiniste.

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