Analyses et décryptages

Faut-il interdire les réseaux sociaux au moins de 15 ans?

Une proposition de loi vise à limiter l'exposition des enfants et des adolescents aux réseaux sociaux, en interdisant leur accès aux moins de 15 ans. Mais Interdire les réseaux sociaux est-il une bonne idée ? La réponse n’est pas si simple. Retour sur un article publié dans notre magazine fédéral trimestriel "Educ'mag".

Oui, car il faut protéger les enfants et les adolescent·es

Pour de nombreux défenseurs de l’interdiction, les réseaux sociaux ont des effets délétères sur les plus jeunes. L’essayiste Chloé Morin rappelle qu’une majorité de Français y est favorable, estimant que les parents constatent eux-mêmes les conséquences : anxiété, troubles du sommeil, cyberharcèlement, baisse de l’attention ou exposition précoce à des contenus violents et pornographiques.

La ministre déléguée au numérique Clara Chappaz affirme également que la surexposition aux écrans perturbe le développement des enfants. Selon elle, fixer un âge minimal d’accès constitue une mesure de protection indispensable face à une souffrance psychique croissante chez les jeunes.

Instaurer une majorité numérique : oui, mais ne pas s’arrêter là.

 C’est la position plus nuancée développée par Mario Stasi, président de la Licra et Shani Benoualid, fondatrice de l’association #jesuislà dans une note pour la Fondation Jean Jaurès (Protéger les mineurs en ligne : vers une politique de l’émancipation numérique), publiée en mars . Les deux militant.es reconnaissent que les réseaux sociaux sont devenus « un des principaux lieux d’échange et de connaissance mais aussi d’invectives ou de haine ». Si celle-ci n’est pas « fabriquée » par les écrans, elle y est amplifiée. Tout en soutenant l’idée d’une majorité numérique à 15 ans, les auteur.es de la note insistent sur le fait que cette « majorité » doit être préparée et accompagnée : « dans cette perspective, la protection cesse d’être une règle abstraite pour devenir une responsabilité collective assumée ».

Non à l’interdiction, car il est indispensable d’éduquer et d’émanciper

D’autres spécialistes s’opposent à une interdiction jugée inefficace. La sociologue Claire Balleys estime qu’« en interdisant, on n’éduque pas ». Selon elle, repousser l’accès aux réseaux sociaux sans accompagnement revient à laisser les jeunes découvrir seuls ces outils plus tard.

Rosa Maria Bortolotti souligne également que les réseaux sociaux ont des effets positifs : maintien des relations amicales, entraide scolaire, accès à des contenus éducatifs ou de sensibilisation, notamment sur les inégalités ou les discriminations. Les jeunes seraient d’ailleurs souvent conscients des limites de leurs usages.

Le monde à la recherche de la « bonne solution »

Plusieurs pays expérimentent différentes régulations. L’Australie interdit déjà les réseaux sociaux aux moins de 16 ans et prévoit de lourdes sanctions pour les plateformes. L’Indonésie impose la désactivation des comptes des mineurs sur certaines applications à risque. Au Brésil, les comptes des jeunes doivent être liés à un responsable légal. La Chine, elle, limite directement le temps de connexion selon l’âge. En Europe aussi, plusieurs pays réfléchissent à une majorité numérique, tandis qu’une réglementation commune pourrait émerger.

Une politique globale d’émancipation numérique

Pour l’UNSA Éducation, la protection des enfants et des jeunes face aux risques liés aux réseaux sociaux est indispensable, mais elle ne peut pas reposer uniquement sur une logique d’interdiction.
Fixer un âge d’accès peut constituer un repère utile, à condition qu’il s’inscrive dans une politique globale d’émancipation numérique, associant les familles, l’École, les personnels éducatifs, les associations et les pouvoirs publics. L’enjeu n’est pas seulement de retarder l’entrée sur les réseaux sociaux, mais de permettre aux jeunes de comprendre les mécanismes qui structurent leurs usages : algorithmes, exposition aux contenus violents ou haineux, cyberharcèlement, économie de l’attention, désinformation, captation et exploitation des données personnelles.
Protéger les jeunes, ce n’est donc pas les tenir à distance du monde numérique en espérant qu’ils sauront s’y orienter seuls plus tard ; c’est leur donner progressivement les outils pour y exercer leur esprit critique, leur autonomie et leur citoyenneté.
Enfin, la protection des données des jeunes, comme celle de l’ensemble de la population, qui pourrait être mise à mal par la mise en œuvre concrète de ce projet de loi, doit devenir une exigence centrale : elle conditionne l’exercice effectif des libertés, l’égalité d’accès au savoir et la confiance dans les outils numériques.

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