Le récent rapport du député Erwan Balanant  a très bien mesuré l’ampleur du phénomène du harcèlement en milieu scolaire, et est tout à fait éclairant sur les mécanismes qui en sont à l’origine.
Les 120 propositions qu’il décline sont elles aussi de bon sens, et pourraient effectivement contribuer à endiguer ce phénomène toxique dont pas un établissement scolaire n’est aujourd’hui exempt. 

Il faut d’ailleurs préciser que ces propositions dépassent largement le cadre scolaire, à l’image d’un phénomène qui, s’il s’exprime et sclérose la scolarité des jeunes qui en sont victimes, prend bien souvent sa source en dehors de l’école, et surtout, perdure et s’insinue dans la vie quotidienne des victimes grâce (ou à cause) des réseaux sociaux. C’est d’ailleurs un constat alarmant que nous, professionnels de l’éducation ne pouvons que confirmer : même s’il est qualifié de « scolaire » dans l’expression consacrée, cette forme de harcèlement ne connaît pas de fin avec la fin des cours. Les jeunes y sont exposés 24 heures sur 24, dimanches et vacances compris. C’est une véritable machine à broyer qui est à l’œuvre, relayée par un outil constamment greffé à la main de l’enfant ou de l’adolescent, l’accompagnant parfois jusque sous son oreiller…
Aussi approuvons-nous évidemment globalement la philosophie de ce rapport qui analyse les multiples causes du harcèlement scolaire, et les propositions, souvent formulées après avoir consulté et entendu les professionnels de l’éducation, en première ligne dans cette gestion quotidienne.
Les propositions en lien avec l’aide à la parentalité paraissent aller d’elles-mêmes, mais la prise de consciences du danger n’est souvent le fait que de parents malheureusement déjà concernés. Les propositions 9 et 10 sont un point de départ intéressant pour une réflexion qui ait pour objectif l’anticipation de ces situations dans la sphère privée.
Un bémol serait à adresser à M. Balanant, concernant la formulation de ses propositions. Nous sommes face à 120 infinitifs, qui, un peu comme dans une recette de cuisine, constituent des étapes indispensables pour que l’on aboutisse à un résultat probant. Il faut « réaliser » [une grande enquête nationale ] (prop 1), « Encourager » [les programmes de développement de l’empathie… ] (prop 2), « développer » [le recours à … ] (propositions 7,8, 11..) « améliorer » [l’information], etc.
Mais qui exécute la recette ? Les « cuisiniers » de notre connaissance, qu’ils soient CPE, enseignants, chefs d’établissements, assistants sociaux, PsyEN ont déjà tellement de casseroles sur le feu qu’ils ne savent plus où donner de la tête.
Pour être confrontés depuis plusieurs années maintenant à ce fléau, il nous semble important de mettre en garde les auteurs de ce rapport : si des moyens, humains notamment, ne sont pas déployés spécifiquement, il ne serait pas honnête de prétendre que des actions sont prévues. Ni honnête d’ailleurs de laisser penser que les choses pourront évoluer. Pour le dire plus clairement, ce rapport (et notre expérience du terrain également) démontre le rôle primordial des assistantes sociales de l’EN, des infirmières et des Psychologues de l’EN. Ces mêmes personnels dont la présence est déjà morcelée quand elle est effective, voire mise en danger par une proposition récente et subite de faire basculer les infirmières de l’EN notamment dans la compétence territoriale, sans que leur devenir et leurs missions dans le champ scolaire ne soient défini.
Pour le vivre quotidiennement nous sommes, avec M. le député Balanant, convaincus que la santé mentale de nos élèves est une priorité, si ce n’est LA priorité. Certains autres pays ont moins de pudeur que nous à employer cette expression, et nous gagnerions sans doute à assumer également cette mission de prévention et de protection des jeunes placés sous notre responsabilité. Mais faisons-le réellement, dignement, en y mettant les moyens : la crise sanitaire a montré combien les personnels de santé étaient indispensables au bon fonctionnement d’un établissement scolaire. Le nombre croissant d’élèves reconnus en situation de handicap explose dans les écoles et les collèges, et la réponse institutionnelle est de mutualiser les AESH, c’est-à-dire de diviser le temps d’attention de chacune d’elle par le nombre (croissant) d’élève à accompagner. Ah, qu’il est pratique, le concept des moyens constants.
Le rôle des personnels de santé dans établissements est souligné dans le rapport (propositions 23, 27, 28, 29, 30
Nous voulons une école bienveillante ? Qui fait face aux problèmes de société au lieu de les nier ? Alors faisons-le avec des moyens décents. Ne tombons pas dans l’écueil de dispositifs de façade, et ou d’un énième empilement de missions attribuées à des personnels déjà très occupés. Applaudissons la propositions 28 « renforcer les effectifs des psychologues de l’Education nationale » et formulons le même vœu s’agissant des médecins, infirmiers et assistants sociaux.
Un exemple concret : des référents harcèlement existent déjà dans toutes les académies. Mais, surprise… derrière cet intitulé se cachent notamment des conseillers techniques des services sociaux dont les autres missions n’ont pas été réduites par magie, ni leur temps de travail étendu, d’ailleurs. D’où le sentiment, chez eux comme chez de nombreux collègues de l’EN, personnels sociaux, médicaux, enseignants, de direction… de voir leur champ de compétences (et de responsabilités, et de travail…) s’étendre, gonfler …telle la grenouille de la fable…avec le risque de finir comme elle d’ailleurs !

Le rapport à télécharger ici : www.erwanbalanant.com/2020/10/13/