Analyses et décryptages

Travail des lycéen·nes : une réalité invisibilisée qui interpelle

Le Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Cereq) vient de livrer les premiers résultats d’une enquête sur le travail invisible des lycéen·nes. Le phénomène est loin d’être marginal : un quart des jeunes du panel d’étude (et un tiers pour les élèves de la voie professionnelle) a déclaré exercer une activité rétribuée durant l’année scolaire. Pour beaucoup d’entre elles/eux, ce cumul étude/activité rémunéré obère leurs chances de réussir leur scolarité.

« Le travail lycéen relève d’une véritable mosaïque sociale et économique », souligne l’étude du Céreq. Et d’énumérer des dizaines de jobs (déclarés ou non) tels que la livraison, la restauration, la revente en ligne, les emplois familiaux, les jobs d’été, mais aussi des activités illégales comme le trafic de stupéfiants ou la prostitution. L’étude a par contre écarté l’apprentissage et l’alternance car encadrés par le système éducatif

Une situation méconnue, sous-estimée

Ce sont une vingtaine d’établissements scolaires qui ont été visités pour recueillir la parole des équipes éducatives et les témoignages des élèves (300 entretiens). L’enquête a croisé ces retours avec ceux de deux questionnaires, l’un en ligne (lycées LGT et professionnels de trois régions) et l’autre dans les missions locales, pour un total de 6.000 répondants interrogés entre 2024 et 2025.

Les activités rétribuées prises en compte sont celles ayant été réalisées pendant l’année scolaire (soirée, week-end, vacances scolaires hors vacances d’été).

Le Céreq souligne d’abord que « quel que soit l’établissement, le travail lycéen s’avère largement sous-estimé par l’ensemble des professionnel·les enquêté·es », celles et ceux-ci étant très surpris par le chiffre de « près de 20 % de la proportion de lycéen·nes concerné·es », selon les anciennes statistiques [25 % désormais, ndlr].  « Le travail des lycéen·nes est perçu quasi systématiquement comme minoritaire au sein de leur établissement », indique l’étude, qui tient à distinguer les enseignant·es « des personnels de vie scolaire qui déclarent plus souvent avoir connaissance des conditions concrètes d’existence des élèves ». Car ce travail des lycéen·nes « constitue rarement un sujet d’échange », au motif que les intéressé·es considèrent que ça « ne regarde pas » le lycée. Quand le sujet est abordé, c’est donc davantage avec les proches copains et copines.

Petit boulot choisi ou subi

Au moins deux raisons à cela sont évoquées : l’exposition des difficultés économiques de leur famille (selon les professionnels), et le caractère non déclaré ou illégal de l’emploi lycéen. Pour autant, il existe une certaine ambivalence à considérer cet emploi comme positif ou négatif. Dans les milieux aisés, le travail lycéen est l’opportunité de gagner un peu d’argent de poche. Dans les familles en difficulté économique et sociale, « souvent ces jeunes disent travailler pour aider les parents ».

En tout cas, le travail lycéen est évoqué par le personnel d’éducation avec les parents « le plus souvent pour des problèmes d’assiduité ou de résultats en baisse ».

Plusieurs enseignant·es de lycée professionnel témoignent aussi d’élèves débauchés à la fin de leur stage ou de période de formation en milieu professionnel (PFMP) par les entreprises pour se voir proposé un emploi pérenne, à concilier avec la poursuite d’études ou conduisant à les rompre. Lors des entretiens, si « le sens du lien entre les difficultés scolaires et l’emploi lycéen n’est pas […] fermement établi », assure le Céreq, chez les jeunes les plus en difficulté, « les difficultés peuvent conduire à l’emploi autant que l’emploi conduire aux difficultés ». Et l’étude d’indiquer que « le contexte familial, notamment la monoparentalité, est souvent évoqué comme source du travail lycéen ». Autres élèves dans la nécessité de travailler évoqués : les jeunes issus de l’immigration et les mineur·es non accompagné·es.

Revisiter le « métier d’élève »

Le Céreq achève sa synthèse par le constat d’un paradoxe entre le projet éducatif pour lequel l’insertion professionnelle est une « consécration des apprentissages scolaires » et « l’ignorance de son anticipation par les élèves » à travers ces petits boulots par les personnels éducatifs. Et d’inviter à inscrire le travail lycéen dans le « métier d’élève » pour, d’une part, sortir de cette représentation qui veut que l’élève découvre le monde du travail au moment de sa première insertion professionnelle, et d’autre part, « approfondir la connaissance du travail lycéen » au profit de « la réduction des inégalités de trajectoires et de l’amélioration de la persévérance scolaire ».

En somme, l’enjeu, selon le Céreq, est de sortir de cette invisibilité qui résonne comme un déni de réalité et entrave une réponse sociale et pédagogique rapide et adaptée à cette réalité qu’est le travail subi et caché de nombre de lycéens les plus en difficulté.

Cette étude probante doit aider à une prise de conscience de la situation et nous rappeler que l’égalité d’accès aux études est un droit fondamental auquel l’État et les pouvoirs publics doivent veiller scrupuleusement. Ce qui implique un accompagnement social et financier tout au long de la scolarité obligatoire des élèves en situation de précarité et de leur famille. Le travail lycéen ne doit être qu’une expérience exceptionnelle choisie qui n’obère pas les chances de réussite scolaire des élèves. L’étude du Céreq ouvre enfin une réflexion quant à une plus juste rétribution des stages et des PFMP de la voie professionnelle ainsi que leur harmonisation avec les formations en alternance.

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