Il n’y a plus en France de combattants de 1914-1918 (depuis 2011). Bientôt, il n’y aura plus de témoins directs. Plus personne qui puisse dire « je l’ai vécue », même en devant ajouter « je n’étais alors qu’un enfant… ». Ainsi, ce que la Première guerre mondiale gagne en véracité historique, elle le perd en récits incarnés. Plus aucuns nouveaux souvenirs, plus aucuns nouveaux récits : restent l’Histoire et la commémoration.

Pas un poilu ne sera présent au pied des monuments aux morts lors des cérémonies de ce 11 novembre. Ils seront représentés (par leurs familles, leurs descendants, les associations d’anciens combattants…), car plus aucuns ne sont vivants. La Grande guerre entre ainsi dans l’histoire ancienne. Pour l’essentiel, tous les documents sont connus, tous les témoignages recueillis… Ceux qui ont conservé le silence ou leur secret, les ont emportés avec eux. Plus aucune incarnation n’est désormais possible. Le combattant de la Première guerre mondiale est désormais un personnage anonyme du passé : un soldat inconnu.

Les historiens le savent : les paroles des témoins directs sont une immense et irremplaçable source d’informations. Elles sont également soumises à de nombreuses interprétations, imprécisions voire affabulations. Le recoupement avec les documents écrits, les pièces d’archives, les enregistrements sonores ou visuels de l’époque permet de les replacer dans un contexte, une vision plus large et d’établir –autant que faire se peut- une véracité historique.

C’est à la recherche de ce qui s’est passé que conduit le travail critique des historiens. C’est vers l’appréhension de cette « réalité » que mène l’enseignement de l’histoire, en permettant à la fois de construire un cadre de référence et des processus méthodologiques.

La démarche de commémoration est autre. Si elle nécessite également savoirs et compréhension, elle fait référence aux souvenirs, aux sentiments. Il y a du pathos dans le fait de commémorer, de se retrouver en mémoire de ceux qui ne sont plus, de se rappeler à la fois de leurs vies données pour un idéal et de la stupidité et de l’abomination de la guerre qui a pris leur vie.
Apprendre la guerre et la commémorer sont donc deux approches, qui peuvent être complémentaires, mais qui sont différentes. La première vise à l’objectivité, la seconde fait appel à la dimension sensible. La première revendique la raison alors que la seconde peut relever de la croyance, comme l’écrit Daniel Pennac dans Monsieur Malaussène : « Je croirais aux commémorations quand les Allemands viendront pleurer nos morts et que nous irons nous agenouiller sur les tombes d’Algérie, quand les Arabes pleureront les Juifs égorgés et les Juifs, les Palestiniens abattus, quand les Amerloques se recueilleront sur les ruines japonaises et que les Nippons demanderont pardon aux dépouilles chinoises et aux femmes coréennes… Alors là seulement moi aussi j’irai pleurer les morts. » Il y aurait ainsi une nécessité de réciprocité, de recueillement et de pardon dans le fait de commémorer.

Il y a surtout une dimension d’actualité dans cette démarche mémorielle. Celle d’un passé qui éclaire le présent et interroge l’avenir. Nul doute que le souvenir de la guerre de 1914-1918 donne un éclairage particulier à l’impératif de faire réussir l’ambition européenne en ce qu’elle peut être garante de la paix. Nul doute aussi qu’il fait également poser avec une acuité renouvelée ceux qui vivent, aujourd’hui, chez eux, la guerre, prennent la route pour lui échapper, cherchent refuge justement dans cette Europe qu’ils envisagent comme synonyme de paix et de sécurité.

L’histoire enseigne les causes et les conséquences des guerres. Elle dit leurs lots de cruauté, de drames, de souffrances. La commémoration rappelle que le pire est encore possible et que la mobilisation reste de mise.

Les souvenirs sont nos forces. Quand la nuit essaie de revenir, il faut allumer les grandes dates, comme on allume des flambeaux.” affirmait Victor Hugo pour la commémoration de l’anniversaire du 24 février 1848. Bien des événements dramatiques ont assombri cette année 2015. Et même si elle n’est pas la plus glorieuse, même si sa violence n’a pas suffi à faire d’elle la dernière, commémorer la date de fin de la Première guerre mondiale, c’est allumer une lampe-témoin en souvenir des témoins qui ne sont plus, une veilleuse pour nous rappeler à nos responsabilités, c’est chercher à faire briller la flamme vacillante de l’Éducation à la Paix.

 

Denis ADAM, le 11 novembre 2015