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Quand faire cours devient impossible : la situation des personnels éducatifs palestiniens

Saed Erziqat est secrétaire général du syndicat des enseignants palestiniens, le GUPT (General Union of Palestinian Teachers) depuis 2016. Enseignant, directeur d’école, il a accepté de répondre aux questions de l’UNSA Education à l’occasion du congrès du syndicat des enseignants britanniques, le NASUWT, où nos deux organisations étaient invitées. Il revient sur la situation éducative palestinienne et des problèmes auxquels les personnels éducatifs doivent faire face.

 

En quoi est-ce compliqué de faire cours, de faire fonctionner le système éducatif, en Palestine ?

Saed Erziqat : On est face à 3 réalités très différentes : d’un côté Gaza, détruit à près de 95%, où c’est la question de la reconstruction qui se pose. Il n’y a plus d’universités qui fonctionnent par exemple. Des centaines d’enseignants et des dizaines de milliers d’étudiants sont morts. Rien n’est possible, quand il n’y a pas d’électricité, pas d’internet, pas de livres, pas de fournitures scolaires. Même le matériel scolaire ne peut pas passer le blocus de la frontière depuis 3 mois ! Pas facile non plus d’organiser les cours en ligne dans ces conditions. L’infrastructure internet, elle aussi, est détruite.

Pourtant, on ne baisse pas les bras. Notre syndicat a maintenu la pression auprès du ministère de l’éducation palestinien, et 3 000 enseignants de Cisjordanie donnent des cours en ligne aux élèves de Gaza. On a même constitué 33 écoles virtuelles qui accueillent 270 000 élèves de 7 ans à 18 ans. L’aide internationale a aussi été sollicitée, notamment à travers l’Internationale de l’éducation.

En Cisjordanie, on a d’autres défis tout aussi importants et cruciaux. Les salaires des enseignants en premier lieu. Depuis 8 mois, les impôts prélevés par l’état d’Israël pour l’état palestinien ont été retenus, ce qui empêche le bon fonctionnement des écoles et de verser la totalité de leur salaire aux personnels éducatifs. C’est un système qui date des accords d’Oslo (1993) où le budget de l’autorité palestinienne était collecté par l’état israélien et versé chaque mois.Les salaires vont de 800 à 1700 dollars selon l’ancienneté et la responsabilité occupée.

Le deuxième enjeu important, c’est les 1000 checkpoints militaires qui traversent le territoire palestinien. Les élèves et les profs mettent parfois 3 heures pour arriver à l’école s’ils doivent se déplacer. C’est dangereux pour les collègues, cela pèse sur leur santé mentale, d’autant plus que les agendas, les livres, le matériel sont souvent confisqués. Enfin il y a la situation sécuritaire. Les attaques des colons, souvent soutenus par l’armée, contre les villages palestiniens.

Enfin, ce qui se passe à Jérusalem. Plus de 100 000 personnes habitent dans des camps de réfugiés où 6 écoles ont été fermées. Des coupes budgétaires mettent à mal les autres écoles des camps. L’état d’Isräel est de plus en plus exigeant pour contrôler les programmes scolaires et les manuels utilisés dans ces écoles.

Comment pouvez-vous agir, en tant que syndicat, dans ce contexte ?

Il y a 60 000 enseignants palestiniens dont les 2/3 sont adhérents à notre syndicat. Il est difficile de réunir les instances syndicales vu la situation sécuritaire. Nous avons une application spéciale pour communiquer avec nos membres et nous organisons des congrès décentralisés pour continuer à fonctionner.

Nous agissons par différents moyens : l’aide financière aux collègues, l’organisation d’ateliers professionnels, le soutien psychologique, les formations spécifiques pour les femmes. Là encore, la solidarité internationale, notamment par le biais de l’Internationale de l’Education, est très importante.

Nous avons aussi un dialogue social avec le ministère palestinien de l’éducation, où nous nous battons pour l’amélioration des salaires. Nous avons obtenu que les enseignants soient aidés pour financer les études de leurs enfants car il n’y a pas d’université publique dans les territoires palestiniens, et le coût des études est extrêmement élevé pour les familles.

Depuis peu, la situation est encore plus compliquée. L’incapacité du gouvernement à payer les salaires et la volonté de diminuer les déplacements avait entraîné le passage de 5 à 3 jours d’école par exemple.

C’est dangereux d’être syndicaliste enseignant, on peut être arrêté. D’ailleurs on peut être arrêté sans être syndicaliste aussi. Notamment car les enseignants doivent souvent se déplacer, ce qui est dangereux. C’est pourquoi nous avons obtenu de permettre aux enseignants de travailler là où ils vivent pour prendre moins de risques.

La solidarité internationale nous donne beaucoup d’espoir. Nous en avons besoin. C’est grâce à cette aide que nous avons pu soutenir nos collègues de Gaza. C’est important contre l’isolement, de faire connaître la situation que nous vivons. Les enseignants font partie de la solution !

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